mercredi 8 mai 2013

Jeunes voyageurs

Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour écrire ces derniers temps. J'étais plutôt occupé. J'ai quelques employés qui ont décidé de lâcher la job en même temps. L'un d'eux pour une raison que je m'explique mal. Il semblait ne pas aimer son horaire, alors il est parti sans prévenir. Le deuxième a décidé de partir faire un voyage en Amérique du Sud.

Les jeunes dans la vingtaine sont généralement moins attachés à leur emploi. Ils ont des projets plein la tête et ils rêvent de voyages, de faire le tour du monde, de Net, mais la génération "voyageuse", puisque les jeunes font preuve d'une très grande ouverture sur le monde et montrent aussi une grande curiosité intellectuelle pour les autres cultures. C'est très éloigné du stéréotype du jeune qui ne fait que regarder des émissions populaires, style Jersey Shore, dans le sous-sol de ses parents.

Et non ! Les jeunes sont souvent engagés, ils veulent changer le monde, plutôt, ils refusent le monde que veulent leur léguer les plus vieux. Ils résistent à leur façon à la résignation de ceux qui ont déjà été jeunes. Je pense que la crise économique mondiale de 2008 combinée aux dangers du réchauffement climatique y sont pour beaucoup dans cet éveil des consciences. Mais, c'est peut-être surtout la facilité de communiquer, par les nouvelles technologies, qui stimule les projets de voyage.

Mais ces temps-ci, cette ouverture sur le monde n'aide pas ma librairie. Je dois encore engager de nouveaux employés et le patron n'aime pas trop ça, parce que ça lui fait plus de paperasse à remplir.

dimanche 17 février 2013

Gros vendeurs

Quels sont les titres qu'on vend beaucoup ? Une question qui peut piquer la curiosité du lecteur. En fait, les clients ont tendance à tous vouloir lire les mêmes livres en même temps. Mais voici quelques romans qui sont de bons vendeurs :

Mange, prie, aime de Ryan Murphy
Gin tonic et concombre de Rafaële Germain
Haute-Ville, Basse-Ville de Jean-Pierre Charland
Le goût du bonheur de Marie Laberge

Le choix vous surprend-il ? Vous n'ignorez sans doute pas que le thème le plus populaire en littérature québécoise, et probablement dans toute la littérature, est celui de l'amour. Vous voulez écrire un roman ? Vous ne savez pas de quoi parler ? Parler d'amour. Une jeune femme qui cherche l'amour, mais qui ne tombe que sur des salauds. Une fait une nouvelle expérience (rencontrer un nouvel amant, un voyage, etc.) qui lui fait découvrir de nouvelles facettes de la vie, qui lui fait changer son regard sur le confort qu'elle avait déjà. Bref, imaginez une femme insatisfaite (angoissée, épuisée, divorcée, etc.) qui essaie de changer de vie pour devenir véritablement amoureuse et heureuse. Ce sera un succès assuré!

J'ai l'impression qu'il y a beaucoup de femmes qui ne vivent pas une passion amoureuse assez suffisante à leur goût et qui trouvent dans la littérature une façon de s'échapper d'une réalité ennuyeuse vers une fiction où l'Amour existe et où on peut le trouver. Sont-elles en amour avec l'Amour ? Qu'importent les péripéties, les difficultés, les déceptions, tout ça ne compte pas, puisque ce sont autant d'obstacles à surmonter pour trouver l'Amour qui peut prendre différentes formes. Oui, le prince charmant, mais ce peut être un ami qui aimait secrètement, un pauvre poète qui baise divinement, un employé, etc.

L'important, c'est de rechercher l'Amour et d'éviter la déprime (l'infâme!) Et faute de le trouver, faute d'aimer comme il faut, plusieurs rêvent de le faire !

mercredi 24 octobre 2012

Parler

L'autre jour, mon chum est arrivé de son cours à l'université - je pense que ça s'appelle un séminaire maintenant - l'air fatigué. Il me dit : « Je déteste ça parler en public. Je deviens nerveux et je dis n'importe quoi. Je pense que tout ce que j'ai dit en classe n'avait ni queue ni sens. »

Je le comprends parfaitement. Quand j'étais étudiant au secondaire, j'étais terrifié par les exposés oraux. Je ne dormais pas pendant des nuits. Devant la classe, je tremblais, je sentais l'angoisse monter, comme si j'allais m'évanouir. Dans ces situations-là, je ne pense qu'à une chose : le moment de la délivrance. Je l'attendais avec impatience, le moment où je concluais l'exposé. Je n'entendais même pas les applaudissements des autres élèves. Je retournais m'assoir. J'étais vidé, comme on dit. Et un exposé durait quoi, 10 minutes. Au maximum. Mon chum a déjà parlé pendant 3 heures dans un de ses "cours". Je ne sais pas trop comment il fait. Mais ça l'épuise, ça c'est sûr. Mais moins que moi.

Dans mon cas, je pense que les psychologues diraient que je souffre de « phobie sociale ». Peut-être mêlé à un sentiment d'infériorité vraiment trop fort. Du moins, selon leur DSM-IV, la bible du psychologue diplômé. Dans mon livre à moi, je nomme ça de l'angoisse incontrôlable. J'ai essayé, mais il n'y a rien à faire. J'ai trop peur des foules, du monde, des regards interrogateurs, de l'attitude snob et mondaine ; bref, de tous ces gens qui semblent 10 fois plus intelligents que moi. Je préfère vendre des livres, faire lire la pensée des autres, plutôt que de dire la mienne, parce qu'au fond, c'est plus facile ainsi. Pour moi.

Mon chum est allé se verser un rhum and coke dans sa chambre. Il prend ses études trop au sérieux, selon  moi. Il est trop influencé par les commentaires et le jugement d'autrui, de ses collègues, et par les évaluations de ses professeurs. Je me demande si les autres étudiants sont tous pareils.

Mickey Parade

« Avez-vous reçu des Mickey Parade?, me demanda une dame, laide, plutôt grosse, qui articulait difficilement ses mots.
- Madame ! Il faut regarder à la section des livres pour enfants. Avez-vous regardé ?
- Oui, mais je les ai tous lus, ces Mickey Parade, là.
- Dans ce cas madame, il faut revenir plus tard. On en reçoit de temps en temps.
- Quand ça? Quand allez-vous recevoir des Mickey Parade ? J'é ai tous lus ceux-là! ééé ».

Cette dame, sans doute dois-je vous le mentionner, visite quotidiennement les bureaux d'une institution psychiatrique, à moins que ce ne soit qu'un bureau de psychothérapeutes, qui se trouve pas très loin du Trésor du livre usagé. Ces "clients", particulièrement fatigants, plus spécifiquement irritants, qui souffrent probablement de problèmes de santé mentale, se retrouvent souvent dans le magasin en sortant de leur rendez-vous ou de leur thérapie quotidienne. J'essaie d'être patient le plus possible. Mais quand ça fait 3 ou 4 fois que je dis la même chose à la cliente, je commence à m'impatienter de sa lenteur à comprendre ce que je lui dis, ce qui n'est pas si compliqué de toute manière.

« - Madame ! Revenez dans quelques semaines, on en reçoit de temps en temps, mais je ne peux pas vous donner une date exacte.
- Quand ça? Quand allez-vous recevoir des Mickey Parade ?
- Dans quelques semaines...
- Quand ça? Quand allez-vous recevoir des Mickey Parade ?
- Je viens de vous le dire. Dans quelques semaines... »

La dame se retourne alors vers un autre monsieur, sans doute son mari, et lui crie.

« Y'en ont pas reçu des Mickey Parade ! Ben ! BEN ! M'entends-tu? »

Ben la regarde, mais ne lui répond pas. Il est peut-être sourd. Il a le regard absent, comme si son attention était dirigé ailleurs, où, je ne sais pas. Puis, soudainement, il lui dit :

« On va revenir une autre fois... »

La dame me répète : « C'est ça! On va revenir une autre fois... »

L'homme vient ensuite rejoindre la femme. Elle lui ouvre la porte. Ils sortent tous les deux. Plusieurs clients les regardent, l'air perplexe. Je ne sais pas quoi dire. Je retourne classer des livres et je regarde ceux qui pourraient m'intéresser.

mardi 23 octobre 2012

Le don



« Vous savez, je pense que j'ai un don, me dit une dame dans la cinquantaine. »

Je la regarde de façon sérieuse, sans laisser transparaître aucun scepticisme. J'ai le goût d'en apprendre davantage sur cette faculté spirituelle que semble vouloir me révéler cette cliente régulière qui porte le nom de Lauréanne. Ce don que vient de se découvrir cette cliente. Ça m'amuse quelque peu.

« Oui! Je regarde une personne. Et, parfois, je vois des couleurs, comme une aura, qui l'entoure. Chaque couleur symbolise quelque chose. Cette intuition me permet de découvre le moi profond de la personne que je vois et qui est sous le moi de surface. En te regardant, en entrant dans le magasin, j'ai vu du violet. C'est la couleur de l'intelligence. »

Je peux admettre qu'une personne ait des intuitions dans la vie et que celles-ci puissent être la source de coïncidences, comme lorsque l'on a la pensée que quelqu'un va nous appeler et que, quelques secondes plus tard, le téléphone sonne. Mais je trouve que Lauréanne y va plutôt fort ce matin à propos de ces supposées perceptions extra-sensorielles.

Il faut vous dire que Lauréanne est une cliente particulièrement férue d'ésotérisme. En effet, au Trésor du livre, nous possédons deux sections remplies à craquer de livres sur l'astrologie, la voyance, la guérison spirituelle, la cartomancie, les chakras, le tarot, etc. Tout pour plaire à n'importe quel amateur de sciences occultes. Et Dieu sait comment ces livres sont de bons vendeurs ! Neufs ou usagés, ces ouvrages ne restent pas longtemps sur les tables. Sauf ceux qu'on a en double, en triple ou en quadruple qui ne semblent pas être très populaires.

« Alors, depuis que j'ai pris conscience de ma médiumnité, parce qu'on est tous médium, selon Ramtha. Tu te souviens du Livre Blanc que j'ai acheté la semaine passée ? Ce fut une révélation ! Ramtha dit que nous sommes tous des êtres de lumières, des êtres divins, créateurs de notre propre réalité. Et depuis que j'ai lu le livre, je perçois la réalité de façon plus vive. Je vois, partiellement, certaines couleurs autour des gens, très brièvement. C'est un signe! Un signe d'une sorte d'éveil spirituel ! Tu dois me trouver folle ! »

Je réponds que non, en classant les livres que mes employés ont acheté hier : des romans, des essais, des ouvrages historiques, encore cette biographie sur Nathalie Simard de Michel Vastel. Mais quand les employés vont-ils comprendre que plus personne ne veut lire ou acheter Briser le silence. C'est une vieille histoire. Les clients ne veulent plus lire ça.

« Penses-tu David qu'on a plusieurs vies ?, me demande Lauréanne. J'ai rêvé récemment que j'avais vécu au temps de l'Atlantide. J'étais une sorte de princesse qui vivait dans un château de cristal. Il y avait la guerre contre la Lémurie. Il y avait du feu, des bombes. Je fais souvent ce rêve. »

Je la regarde. Je ne sais pas quoi répondre. Que suis-je supposé dire à une dame qui croit qu'elle a un don spirituel et qu'elle a déjà vécu au temps de l'Atlantide ? Je ne suis pas un psychologue. Ni un thérapeute. Je ne suis même pas un médium.

« Lauréanne, je me souviens. J'ai reçu hier ou avant-hier les deux tomes d'Une réflexion du maître sur l'histoire de l'humanité de Ramtha. Est-ce que ça peut t'intéresser ? »

Moins de deux minutes plus tard, Lauréanne repartait avec ses deux nouvelles acquisitions, toute heureuse, prête à comprendre et à découvrir tous les mystères de l'univers que révéla Ramtha, un lémurien mort il y a 50 000 ans, à J. Z. Knight, une médium qui accueille l'entité spirituelle qui vit quelque part dans un vaisseau spatial près de l'Étoile polaire.

En ésotérisme, plus l'histoire est invraisemblable, plus les lecteurs semblent trouver cela facile d'y croire.

lundi 22 octobre 2012

Le chat



Il y a quelques années, je visitais souvent une librairie, proche de la rue Cartier à Québec, si mes souvenirs ne me trompent pas, où un chat circulait librement entre les livres. Les clients et moi-même ne pouvions nous empêcher de caresser l'animal en le voyant, attirés ou possédés par notre désir de toucher son pelage. Aimer les chats est peut-être une tare génétique dont souffrent tous ceux qui aiment lire. Je ne sais pas...

Mais j'enviais ce matou qui menait, il faut le dire, une belle vie : il était entouré de livres, se promenait toute la journée entre des exemplaires de Zola, de Proust, de Balzac, de Colette même, sans s'inquiéter de son avenir, sachant, par habitude, que son maître, ou, plutôt, un des employés au service de son maître, remplissait constamment son bol de nourriture. Il se faisait cajoler toute la journée. Et lorsque la librairie fermait le soir, il allait se coucher quelque part, sachant que dès le lendemain, la valse des caresses reprendrait à nouveau. Sans cesse et sans cesse. Un tourbillon de mains et de mots doux...

Un jour, je suis retourné à la librairie et le chat avait disparu. Un employé m'a dit qu'il s'était sauvé par la portée d'entrée et qu'on ne l'avait plus revu depuis ce temps.

Je n'étais pas dupe. Le chat vivait dans la librairie depuis plusieurs années. Mais comme pour tous les animaux de compagnie, l'âge n'est pas garant de l'avenir.

Au Trésor du livre usagé



Je travaille comme libraire depuis quelques années déjà. J'ai commencé à temps partiel, puis je suis devenu un employé à temps plein. Le magasin où je travaille, appelons-le "Le trésor du livre usagé", se "spécialise" dans le livre usagé, bien qu'il y ait également du livre neuf (quand le propriétaire se décide d'en apporter de son entrepôt).

Le trésor du livre usagé (nom fictif) est un magasin situé à Québec où sont empilés, tassés, jetés même, une quantité effroyable de livres. Car, quand on y pense bien, c'est effrayant de voir le nombre de livres qui finissent leurs jours dans notre magasin qui est comme un cimetière en quelque sorte. Le cimetière des livres du monde. Mais comme Claude Rajotte détruisait les cd qu'il n'aimait pas au "Cimetière des cd" à Musique Plus, dans le bon vieux temps des années quatre-vingt-dix, nous détruisons également les livres que personne ne veut acheter, parfois, sous le regard médusé des clients.

La semaine dernière, une dame me demande, d'un air troublé :

« Pourquoi déchirez-vous ce roman de Danielle Steel qui est en parfait état ? », demande une cliente incrédule.

« Parce qu'on l'a déjà en 10 exemplaires et que personne ne les achète ! », dis-je alors.

« Mais pourtant, vous être un magasin "culturel", vous baignez dans la culture, je ne comprends pas. »

« Madame ! Ici, on n'a pas de subventions et si on ne vend pas de livres, on va fermer nos portes. C'est aussi simple que cela! »

La dame paie alors pour son livre, un polar dont j'ai oublié le titre, et s'en va, visiblement étonnée par tous ces livres que je déchire les uns après les autres. Les clients ont souvent cette attitude romantique à l'égard des livres, comme si c'était des objets précieux qu'il fallait conserver à tout prix, bien à l'abri dans une bibliothèque, vitrée si possible, sans les lire nécessairement, pour les montrer à ses amis. « La culture, c'est important! » Ces romantiques de salon sont le plus souvent des intellectuels babyboomers qui idéalisent le fait culturel, les grands noms de la littérature québécoise (Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Saint-Denys Garneau, etc.). Mais ces livres de ces grands noms, de ces maîtres québécois de la langue française, je n'arrive tout simplement pas à les vendre en une quantité suffisante. Et ça met le patron de mauvaise humeur quand il voit que le chiffre d'affaire baisse  ! Et ça me met de mauvaise humeur quand des clients ne cessent de venir les vendre !

Car, oui, à notre magasin de livres usagés, nous achetons également les livres dont les clients souhaitent se départir. Pour pas grand-chose, dois-je préciser. Mais je ne vole jamais les clients. Je leur dis à quel prix je pense vendre le livre et quelle est la politique du magasin « C'est la moitié du prix en échange ou le quart en argent ! » Tous les clients hésitent, faisant quelques divisions et multiplications dans leur esprit. La plupart vont préférer recevoir un bon d'échange, mais quelques-uns vont prendre l'argent. Je ne pose jamais de question. Je leur fait signer la "promesse de vente", demande de voir une carte d'identité avec photo, et puis je leur remets le bon d'échange ou l'argent. Les clients s'en vont généralement l'air déçu, pensant que leurs livres valaient des montants faramineux.

Mais la vérité, c'est qu'il y a trop de livres qui viennent mourir au Trésor du livre usagé, finissant leurs "jours" dans le bac de recyclage.