lundi 22 octobre 2012
Au Trésor du livre usagé
Je travaille comme libraire depuis quelques années déjà. J'ai commencé à temps partiel, puis je suis devenu un employé à temps plein. Le magasin où je travaille, appelons-le "Le trésor du livre usagé", se "spécialise" dans le livre usagé, bien qu'il y ait également du livre neuf (quand le propriétaire se décide d'en apporter de son entrepôt).
Le trésor du livre usagé (nom fictif) est un magasin situé à Québec où sont empilés, tassés, jetés même, une quantité effroyable de livres. Car, quand on y pense bien, c'est effrayant de voir le nombre de livres qui finissent leurs jours dans notre magasin qui est comme un cimetière en quelque sorte. Le cimetière des livres du monde. Mais comme Claude Rajotte détruisait les cd qu'il n'aimait pas au "Cimetière des cd" à Musique Plus, dans le bon vieux temps des années quatre-vingt-dix, nous détruisons également les livres que personne ne veut acheter, parfois, sous le regard médusé des clients.
La semaine dernière, une dame me demande, d'un air troublé :
« Pourquoi déchirez-vous ce roman de Danielle Steel qui est en parfait état ? », demande une cliente incrédule.
« Parce qu'on l'a déjà en 10 exemplaires et que personne ne les achète ! », dis-je alors.
« Mais pourtant, vous être un magasin "culturel", vous baignez dans la culture, je ne comprends pas. »
« Madame ! Ici, on n'a pas de subventions et si on ne vend pas de livres, on va fermer nos portes. C'est aussi simple que cela! »
La dame paie alors pour son livre, un polar dont j'ai oublié le titre, et s'en va, visiblement étonnée par tous ces livres que je déchire les uns après les autres. Les clients ont souvent cette attitude romantique à l'égard des livres, comme si c'était des objets précieux qu'il fallait conserver à tout prix, bien à l'abri dans une bibliothèque, vitrée si possible, sans les lire nécessairement, pour les montrer à ses amis. « La culture, c'est important! » Ces romantiques de salon sont le plus souvent des intellectuels babyboomers qui idéalisent le fait culturel, les grands noms de la littérature québécoise (Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Saint-Denys Garneau, etc.). Mais ces livres de ces grands noms, de ces maîtres québécois de la langue française, je n'arrive tout simplement pas à les vendre en une quantité suffisante. Et ça met le patron de mauvaise humeur quand il voit que le chiffre d'affaire baisse ! Et ça me met de mauvaise humeur quand des clients ne cessent de venir les vendre !
Car, oui, à notre magasin de livres usagés, nous achetons également les livres dont les clients souhaitent se départir. Pour pas grand-chose, dois-je préciser. Mais je ne vole jamais les clients. Je leur dis à quel prix je pense vendre le livre et quelle est la politique du magasin « C'est la moitié du prix en échange ou le quart en argent ! » Tous les clients hésitent, faisant quelques divisions et multiplications dans leur esprit. La plupart vont préférer recevoir un bon d'échange, mais quelques-uns vont prendre l'argent. Je ne pose jamais de question. Je leur fait signer la "promesse de vente", demande de voir une carte d'identité avec photo, et puis je leur remets le bon d'échange ou l'argent. Les clients s'en vont généralement l'air déçu, pensant que leurs livres valaient des montants faramineux.
Mais la vérité, c'est qu'il y a trop de livres qui viennent mourir au Trésor du livre usagé, finissant leurs "jours" dans le bac de recyclage.
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